06 avril 2006
L'"esthetisation" de la souffrance
Recueillement
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici : Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile, Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête servile, Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années, Sur les balcons du ciel, en robes surannées ; Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
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Spleen : Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l'horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l'Espérance, comme une chauve-souris, S'en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées D'une vaste prison imite les barreaux, Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. |
J’ai toujours aimé Beaudelaire et ses atmosphères spleenesques ! J’intervenais hier soir lors d’une réunion, où le thème était notre difficulté à nous associer véritablement avec d’autres êtres humains, à cause entre autre de notre égoïsme et de notre égocentrisme. C’est alors qu’un des membres s’est levé pour parler du piège de l’esthétisation de la souffrance. Dans son excellent livre relatant sa dépression, Philippe Labro nous montre que dans la phase active de la dépression, tout se ramène à son nombril d’où l’extrême difficulté à communiquer avec le monde qui nous entoure. Et c’est dans cet enfermement, ce repli sur soi que je peux me masturber sur ma souffrance, sur l’incompréhension, sur l’hostilité du dehors…Je me ligote tout seul. La dépression est une vraie maladie. La souffrance en est le mesaager, seulement le messager, et non pas un objet de culte. Quelqu’un m’a demandé l’autre jour, ça serait quoi pour toi être « guéri » ?
Pour moi ? C’est quand je serai capable de prendre la souffrance pour ce qu’elle est, sans me mirer dans ses eaux troubles.